Notre collègue Marie-Jo Menozzi, membre du conseil d’administration de la SEH très impliquée dans les activités de notre association, est décédée fin 2025 à l’âge de 59 ans.
La première rencontre de Marie Jo Menozzi avec les adhérents de la Société d’Ecologie Humaine date de 1996 autour des VIII èmes journées de la SEH organisées à Orléans avec le laboratoire ERMES sur le thème « L’urbanisation et l’environnement dans les pays en développement. Conséquences locales et régionales ». En 1997, son chapitre « Ouagadougou, côté jardin », tiré de sa thèse en anthropologie et publié dans l’ouvrage « Villes du Sud et Environnement » (Bley et al. 1997), traite de la nature en ville à propos des jardins domestiques, thème jusque-là inexploré pour les villes africaines : elle y montre que les espèces végétales ornementales – de plus en plus exotiques et importées – ne cessent de croître en nombre parallèlement à la modernisation, à l’extension des villes et au mépris grandissant pour les plantes de « brousse ».
Par la suite, Marie-Jo a régulièrement participé à l’organisation de nos différentes journées scientifiques. Elle s’est particulièrement investie pour les XIXèmes journées, en 2007 à Nantes dont elle a co-dirigé, avec Fabrice Flipo et Dominique Pécaud, l’ouvrage « Energie et Société – Sciences, gouvernances et usages » qui en est issu. Ceux qui ont eu la chance d’y assister n’oublieront pas les XXIIèmes journées consacrées aux « Jardins, Espaces de vie, de connaissances et de biodiversité » qu’elle a co-organisées à Brest en 2010. Elle a également assuré la direction du livre, paru en 2014, « Les jardins dans la ville entre nature et culture », avec la participation de Sandrine Manusset et Frédéric Bioret.
Nous sommes nombreux à conserver le souvenir de ces trois journées stimulantes qui ont fait une large place à la transversalité et à l’interdisciplinarité auxquelles Marie-Jo tenait tant et qu’elle pratiquait inlassablement dans tous ses domaines d’action. Nous nous souviendrons aussi de la qualité et de la convivialité lors des ateliers organisés dans la ville de Brest avec la visite du Conservatoire botanique et celles des jardins partagés. Cette approche prônée par la SEH et mise en pratique à l’initiative de Marie-Jo et de ses collègues à Brest est devenue l’un des principaux axes des colloques que nous organisons depuis.
Marie-Jo a su nous faire sortir un peu de notre confort académique en organisant des espaces de dialogue entre membres d’associations, acteurs de collectivités et chercheurs, dans et hors de la SEH. Un exemple parmi beaucoup d’autres illustre l’originalité de sa manière de mettre en œuvre les valeurs et les principes attachés à l’écologie humaine : dans le cadre de son activité au sein du Conseil de Développement du Pays de Redon (association institutionnelle consultative pour les décideurs de politiques publiques), elle a engagé ses étudiants en sociologie à l’Université de Rennes dans une démarche de recherche ludique partant d’objets du quotidien pour s’élargir à une réflexion-action sur l’égalité entre hommes et femmes. Ces futurs sociologues ont à leur tour suscité des collaborations d’abord avec des étudiants designers pour mettre en forme le livret qu’ils avaient rédigé sur cette expérience puis avec des acteurs divers pour réaliser une exposition itinérante présentant les acquis de ce parcours et leur intérêt pour construire un projet de développement territorial équilibré.
Il s’agissait toujours pour Marie-Jo d’établir une interaction forte entre ses recherches, son travail d’enseignante universitaire, ses activités engagées associatives ou non et d’en assurer le rayonnement sur le territoire (on pense à sa participation aux activités du Laboscop laboratoire coopératif de recherche-action ou à son rôle d’animatrice d’un Conseil Municipal des Enfants).
Elle considérait que les associations d’initiative citoyenne jouent un rôle essentiel pour la recherche dans le champ de l’écologie humaine et la publication de ces recherches. C’est d’ailleurs à ce rôle qu’elle consacre, en 2024, son chapitre intitulé « Ecologie humaine et rôle des associations : dimensions scientifiques et politiques » dans l’ouvrage « L’écologie humaine carrefour des disciplines, enjeux, pratiques et perspectives » (Vernazza, 2024).
Elle y fait le constat que les recherches en termes d’écologie humaine se font moins volontiers dans les lieux de recherche officiels – quelque peu sclérosés par le découpage disciplinaire – qu’au sein d’associations qui, ayant rompu avec le schéma classique de la société savante « en surplomb » par rapport à la société civile, offrent un espace modulable d’échanges entre disciplines et catégories d’acteurs propice à la production de savoirs scientifiques aussi bien que techniques ou empiriques émanant tant de chercheurs académiques patentés que de non « scientifiques ».
Marie-Jo était convaincue que le statut associatif et les activités scientifiques ne sont pas incompatibles et que, l’instar de Marcel Jollivet qu’elle se plaisait à citer, on peut parler de « tiers-secteur scientifique » – basé sur la recherche participative et orienté vers l’action – comme on parle de « tiers-secteur social ».
Tout en menant une activité d’ethnologue indépendante à travers le bureau d’études qu’elle avait créé (Ethnozzi), d’enseignante à l’université de Rennes et en ayant une implication forte avec d’autres associations, malgré ses importants problèmes de santé elle a œuvré jusqu’au bout pour établir un pont entre recherche et démarches participatives dans le domaine des thématiques environnementales avec un sens du partage et un humanisme absolus et strictement laïcs. Elle avait encore beaucoup de beaux projets… et nous, ses collègues et amis de la SEH, sommes tristes de son absence et espérons avoir en toutes circonstances la formidable joie de vivre qui émanait de Marie-Jo.
La SEH
Témoignage de Marie-Dominique Ribéreau-Gayon
J’admirais Marie-Jo pour la puissance de son élan vital, au sens que lui donne Henri Bergson. Cet élan l’a conduite à s’intéresser profondément à toutes les formes de vivant, partout et à toutes les échelles : du cosmos à la minuscule vie d’un insecte en passant par l’individu humain.
Avec un intérêt spécifique pour la relation entre les humains et l’environnement ainsi que pour la relation entre le corps malade et l’esprit.
Tout naturellement cet élan intellectuel et intuitif vers le monde l’a conduite à l’anthropologie et ouverte à d’autres cultures que la nôtre. Elle y a puisé de nouvelles ressources notamment pour donner sens à sa sensibilité à la nature et à son expérience de la relation thérapeutique.
En effet, presque toute sa vie d’adulte, avec ses outils de patiente et d’anthropologue, Marie-Jo a dû faire face à la maladie et repousser la mort.
Elle déplorait le refus de la médecine officielle, la médecine allopathique, d’intégrer les approches alternatives et les savoirs produits par d’autres cultures, ce qu’elle a expérimenté pour son propre compte avec un certain succès.
Tout au long de son long et lourd parcours de soins, elle a tenté de convaincre ses médecins de l’intérêt d’œuvrer pour la complémentarité entre la médecine officielle et d’autres pratiques de soins. Elle voyait dans ce processus l’avenir d’une médecine occidentale plus riche et plus humaine. Plus humaine aussi par le choix des mots. Elle m’en rappela l’efficacité symbolique en citant ce shaman qui expliqua à Claude Lévi-Strauss comment les mots peuvent tuer ou soigner.
Grâce à cette prodigieuse force vitale, Marie-Jo a sauté par-dessus beaucoup de frontières : entre les disciplines, entre les cultures, entre les catégories de savoirs, entre l’intellect et le sensible, et même entre les lieux de production de la recherche scientifique.
En effet, elle a été une des toutes premières anthropologues à créer son propre bureau d’études afin d’être libre de développer une recherche associant étroitement et à égalité des acteurs de la société civile et des scientifiques.
Voilà : j’ai admiré Marie-Jo autant pour son énergie vitale que pour sa perméabilité à tout domaine d’expérience et de connaissance et sa capacité à innover.
Marie-Dominique Ribéreau-Gayon
